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  • juliengautherot

Mitou

Ce matin, mes trois enfants ont entendu l’indicible.

Trois âmes insouciantes, qui m’ont vu dénoncer l’innommable.

Trois jeunes apprentis sorciers, qui m’ont entendu nommer Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom : Inceste.


Car ce matin, après la difficile étape de la reconnexion à la mémoire, j’ai enfin osé parler. Et pleurer, avec eux. Pleurer pour eux.

Pleurer pour laver le mal. Pleurer pour soulager la peine, la mienne, la leur.

La tienne aussi.


Et puis celle de nos aïeuls, car elle vient de loin, cette souffrance.

Pleurer pour pardonner, enfin. Parce que je veux te pardonner.

Tu n’as finalement été qu’un maillon de cette maudite chaîne.

Toi aussi, avant d’être un bourreau, tu as été la victime.


Tu sais, depuis toujours tu avais une place de choix au panthéon de mes héros.

Oh rassure-toi, tu l’as toujours, ta place. Tu es indétrônable.

Mais maintenant, ton costume de héros ne m’inspire plus.


Toi que j’adorais, je ne comprends toujours pas pourquoi.

Je ne comprends pas comment tu as pu. Sur moi. Sur d’autres.

Je ne comprends pas comment tu n’as pas su trouver les ressources en toi pour tout arrêter. Mettre un point final à ce cycle infernal.

Que ce soit voulu ou subi, conscient ou non, ce cycle tu l’as entretenu, à ton tour.

Il faut croire que le vrai méchant de l’histoire, celui qui hante notre famille depuis longtemps, était plus fort que toi.


Le pire dans tout ça, vois-tu, c’est de douter.


Douter de moi, d’abord.

Suis-je complètement fou ? Mon imagination va-t-elle trop loin ?

Ces images atroces, ces sensations corporelles qui me révulsent...

Est-ce vraiment arrivé ? Qui va me croire ?

Tu es entouré d’une telle aura, ils t’aiment et t'admirent tellement, tous…

Alors s’ils me croient, n’est-ce finalement pas pire pour eux ?

Je risque de tout détruire !

Peut-être vaut-il mieux qu’ils ne me croient pas et qu’ils me rejettent...

Moi j'avancerai coûte que coûte.


Douter de toi, ensuite.

As-tu vraiment été capable de faire ça ? De ME faire ça ?

Il y a des gestes… de ceux qui dérapent une fois, des erreurs vite commises, et que l’on regrette sincèrement. Ceux-là, je peux les comprendre.

Mais certaines fautes sont lourdes de sens, car elles se répètent, et sont nourries d’une intention. Tu avais le choix, tu as décidé. Et tu es allé crescendo.

As-tu vraiment eu l’intention de faire le mal ?

T’es-tu senti déchiré quand tu agissais ?

T’es-tu senti tout puissant l’espace d’un instant ?

As-tu eu des remords, après ?

Ou trompé par une incroyable confusion dans ta tête, croyais-tu sincèrement me donner de la tendresse ? Car je ne doute pas que tu m'aimais vraiment.


Et puis douter d’eux, enfin.

S’ils savaient, s’ils sentaient, s’ils avaient le moindre doute, comment ont-ils pu laisser faire ?

Comment m'ont-ils jeté dans la gueule du loup ?

Comment m’ont-ils mis dans ton lit ?

Quand ils ont su que tu avais les mains baladeuses, comment ont-ils accepté de se taire ?

Et se sont-ils douté de ce qu’il m’arrivait à moi, ces fois où l'on faisait la sieste ensemble ?

Quand le jeu de l'araignée-qui-fait-des-guilis laissait la place à un tout autre amusement, un autre animal qui voulait, lui aussi, s'amuser un peu...

Je ne sais si c'étaient les petits garçons qui t'inspiraient davantage, ou juste un privilège que tu me faisais, mais tu n'avais plus aucune retenue pour moi.

Le grand jeu.


Tu vois, tu laisses une plaie béante dans mon cœur, et des milliers de questions sans réponse dans ma tête.


En tout cas, ils auront réussi le pari du silence. Jusqu'à maintenant.

Ce secret honteux, qui concernait d’autres que moi et qu’il fallait absolument protéger comme un butin, me concernait aussi, finalement.

Conjuguons donc à la première personne du singulier : J’AI été violé par toi.

C’est le mot que l’on emploie pour ça, oui.

Tu ne l'aimes pas ? Moi non plus. Il est hideux, ce mot. Viol.

Il est sale, il pue la facilité, la bassesse, la lâcheté et la noirceur humaine.

Moi aussi, il me fait honte.


Cet implant noir était si bien caché dans les méandres de mon cortex qu’il m’a fallu quatre décennies pour le trouver.

Et le soutien de quelques unes, qui m'ont tenu la main, pas après pas, et que je remercie du fond de mon cœur.

Maintenant, je vois. Je le vois, cet implant noir. Je TE vois enfin Toi, dans Ta vérité.


Et surtout : mon corps se souvient, même quand ma tête refuse, même quand mon cerveau rejette, même quand je préfèrerais mille fois la folie à la réalité.


À la lumière de ces résurgences, tout s’éclaire dans ma vie.

Mes blessures, mes peurs les plus intimes, mes attitudes, mes valeurs.


Enfin, j'ai mis un nom et un visage sur mon plus gros démon, le boss final du jeu vidéo.

Je doute toujours de moi, bien sûr, et ce doute continuera de me hanter jusqu’à ma fin, probablement.

C'est la difficulté, avec les souvenirs traumatiques, surtout ceux marqués pendant la prime enfance : on n'est jamais sur de rien.

On est dans la probabilité d'être dans le vrai, ou dans l'imaginaire. Va savoir.


Mais tu vois, ce doute je l’accepte, et décide de me reconstruire avec.

Je ne veux pas me perdre dans le même enfer que toi, et j’ai encore la vie devant moi.

Des vies, même, car je crois que l’on continue, après le grand saut, que cela ne s’arrête pas là : on remonte, on fait le bilan, on se ressource, on travaille sur soi, et puis on redescend pour une nouvelle partie du jeu de la vie. Pour tester nos apprentissages. Tu vois : la vie est un jeu !


Alors j’accepte la fureur, la rancœur, la tristesse, la haine qui suintent de cette plaie.

Je les vis pleinement, pour mieux me nettoyer et guérir.

Je suis fier d'avoir la force que tu n'as pas eu : choisir de rejeter ce truc gluant et visqueux qui essaye de nous attraper. Choisir d'être différent. Et parler.

Je te l'ai dit: tu restes dans mon panthéon.

Mais je crois que je vais te reprendre le costume du héros, finalement.

Et l'enfiler, moi.

Je le mérite.


Toi, tu es parti, emporté par la maladie de l’oubli. Etonnant, non, comme le corps parle pour nous, tu ne trouves pas ?

Partir ainsi, c'était un peu facile, si tu veux mon avis.

Mais je te comprends : assumer ça, faire face de son vivant… aurait demandé une force herculéenne. Et tu n’étais pas Hercules.


Partir en choisissant le silence et l'oubli, c’est aussi mal connaitre cet Univers, en tout cas celui en lequel je crois.

Car je pense que tu n’en as malheureusement pas encore terminé avec ce méchant-là.

La prochaine partie du jeu de la vie te remettra probablement face à lui, encore. J'espère que tu trouveras la force, cette fois.

Si tu as besoin d'aide, je serai là.


Et maintenant, que fait-on ?


Si je douterai toujours de notre passé ici-bas, je ne doute plus de notre futur.


Toi que j’adorais, tu peux compter sur moi pour te pardonner, un jour.

Le pardon fait son chemin, je le sens. Il germe en moi, en ce moment même, lentement.

Il prendra son temps. Je vais prendre mon temps.


Un jour, je viendrais te trouver, avec un petit pot de fleur dans lequel il y aura mon pardon, il aura poussé, déployant ses belles feuilles d'un vert éclatant.


Et tu peux aussi compter sur moi pour parler :

« libère la parole, la parole libère ».


Moi je t’aime du plus profond de mon cœur d’humain, et de mon âme. Malgré tout.

Malgré ce que ma raison me dicte.

Pour la belle personne que tu étais sous cette couche de noirceur.

Pour les souvenirs que tu m'as légués. Beaucoup de très très belles choses


Toi que j’adorais, s’il te plait, essaye d’être enfin en paix.

Pardonne-toi, c'est le secret !

Prends ton temps pour ça.


Et surtout, surtout… où que tu sois maintenant : ne recommence plus.


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Le cadeau Bonux même pas fait exprès, regardez bien :

Texte écrit le 12/03/2023 : Sainte Justine (dérivé de Justus : justice)

Et publié le 21/03/2023 : Sainte Clémence (dérivé de Clementia: indulgence)

Et hop, c'est magique ça ou pas ??? :)




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